COMPENDIUM MAGICAE ANGELORUM

 

La Magie Enochienne du Docteur John Dee.

 

Nota : ce document est en grande partie basé sur la traduction de l’article de Benjamin Rowe « Enochian Magic Reference Document » proposée par Vincent Lauvergne, à laquelle plusieurs modifications et annotations ont été faites. Il reprend les élément contenus dans les différents documents de ce site et est destiné à servir de base pour une étude approfondie de la Magie Enochienne.


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- Les origines de la Magie : Les manuscrits de John Dee -

 

Le système magique connu à ce jour sous le nom de Magie Enochienne dérive du travail du savant élisabéthain le Dr John Dee (1527-1608) et de son médium Sir Edward Kelly (1555-1595, écrit quelque fois Kelley, quelques fois nommé aussi Edward Talbot, nom sous lequel il est supposé avoir fait ses études à Oxford[1]). Dee était passionné par la découverte des connaissances perdues et des vérités spirituelles. Il voulait en particulier récupérer la sagesse qu'il croyait se trouver dans les livres perdus des temps passés. Parmi ces derniers il y avait le légendaire Livre d'Enoch, lequel concevait-il apparemment comme étant un livre décrivant le système de magie employé par ce patriarche. Un autre livre auquel Dee attribuait une place importante était le mystérieux « Livre de Soyga »[2], à propos duquel l’Archange Uriel[3] dira qu’il «  se trouvait avec Adam au Paradis ». Dee répondra : « Oh, mon ardent désir est de pouvoir lire ces tables de Soyga ». Après être arrivé à la conclusion que la sagesse qu'il désirait ne pouvait être atteinte par l’étude des livres, il décida de s'appliquer lui-même à contacter les sources divines.[4] Le début de la carrière “occulte” de Dee n’est pas claire, faute de traces écrites. On lui attribue généralement une période de « crise », aux environs de 1579, résultant en un relatif « abandon » du savoir universitaire et des sciences humaines pour se tourner vers les sciences occultes.[5] Il faut toutefois garder à l’esprit qu’à son époque, il n’y avait pas de frontière nette  entre ces différents domaines, et que dès 1557, il possédait déjà une impressionante collection de livres traitant d’Angéologie, divination, cabale, alchimie, etc.[6] L’utilisation d’un cristal de voyance est mentionnée dès 1564 dans sa Monas Hieroglyphica. L’étrange manuscrit intitulé « Libellus Veneri Nigro Sacer », attribué à Dee, semble indiquer un intérêt anterieur pour les opérations occultes. L’authenticité de ce manuscrit et de son auteur reste toutefois incertaine.[7]

A partir de 1581, les manuscrits encore existants révèlent que Dee effectua presque quotidiennement une longue série d'opérations magiques.[8] N’étant doté d’aucune faculté de « médium », il eu recours a plusieurs médiums : Barnabas Saul est cité au début du Liber Mysteriorum Primus (22 décembre 1581), mais Dee indique aussi qu’avant lui, il a expérimenté avec deux autres personnes. Un certain Edward Talbot est mentionné dans le journal de Dee le 10 Mars 1582, peu de temps avant que les initiales E.K. (Edward Kelly) n’apparaissent. La collaboration avec Kelly durera jusqu’en 1589, puis Dee tentera diverses expériences avec son propre fils Arthur, et travaillera également avec un certain Bartholomew Hickman jusqu’en 1607 (apparemment une vieille connaissance de Dee puisque celui-ci est mentionné dès 1579 dans son journal privé).

La méthode employée était assez standard pour l'époque. Dee agissait en tant qu'orateur, dirigeant les ardentes oraisons préparatoires à Dieu et aux Archanges. Les Anges invoqués se manifestaient alors dans une pierre de voyance posée sur une table spéciale appelée « Table Sainte » ou « Table d’Alliance ». Le medium regardait la pierre et rapportait ce qu'il voyait et entendait, tandis que Dee consignait dans son journal tout ce qui se produisait.

Dee fit de multiples copies de ses manuscrits. Certains d'entre eux ont été acquis avec la bibliothèque de Dee par Robert Cotton. Cette partie a été éditée dans "A true and faithful relation of what passed for years between John Dee and some spirits" par Meric Casaubon (1659). Ce livre a jusqu’à présent constitué la réference en la matière, bien que le but de Casaubon ait été de discréditer Dee,[9] et que son ouvrage soit rempli d’erreurs typographiques et d’inexactitutes.[10] Les autres, connus sous le nom de Libri Mysteriorum (1581-1583), sont restés à l’état de manuscrit jusqu’à récemment.[11]

Dans les dernières années de sa vie, Dee avait apparemment décidé de cacher les copies de ses manuscrits dans le compartiment secret d'un grand coffre de cèdre qu'il possédait. Après sa mort le coffre fut acheté en l'état et passa par plusieurs propriétaires. Les documents cachés n'ont pas été découverts jusqu'aux environs de 1662, et sont arrivés dans les mains d'Elias Ashmole en 1672. La collection de M. Ashmole est par la suite passée à la British Library.[12] Selon Ashmole, environ la moitié des copies cachées ont été détruites par erreur par la bonne du découvreur avant que des efforts soient faits pour préserver le reste. En dépit de ceci, les manuscrits originaux des opérations de 1581-1583 apparaissent presque entièrement intacts. Quant au précieux Livre de Soyga, Dee en perd la trace vers Avril 1583 (il est apparemment perdu ou volé de sa bibliothèque), et le retrouve en décembre 1595. Après sa mort, le livre est retrouvé parmi la collection du Duc de Lauderdale, avant de finir à la British Library de Londres après la vente de la bibliothèque du Duc en 1692.

Dee a méticuleusement consigné ses conversations angéliques, de sorte qu'il faut une étude soigneuse pour séparer le "blé" spirituel des paillettes. Une grande partie des conversations était importante dans le contexte des opérations, mais n'a aucune relation directe sur le système magique présenté. Du reste, il y a de longues périodes de communications qui, rétrospectivement, semblent n'avoir aucun autre but que de tenir l'attention du magicien à continuer les opérations. Pendant ces périodes les Anges présentaient des visons colorés, des présages prophétiques et bavardages angéliques, mais très peu d'informations solides. Aditionnellement, le lecteur doit traiter avec les incursions dans la religion apocalyptique, la politique élisabéthaine, les projets de conquète du nouveau monde, les problèmes personnels de Dee et de Kelly, et les diverses questions non pertinentes que Dee insista à insérer dans le travail.

Actuellement, le travail de Dee et Kelly est divisé « en trois périodes fortement productives séparées par des mois où rien de valeur particulière ne fut reçu. Le matériel reçu dans chaque période se suffit généralement à lui-même, et est seulement faiblement lié à celui des autres périodes. Dans l'interprétation la plus stricte, seul le matériel de la troisième période peut être qualifié en tant qu’"Enochien", mais le terme est souvent appliqué à tout le travail ».[13] Cette assertion est en grande partie dûe aux travaux de la Golden Dawn qui n’a utilisé qu’une partie du matériel de Dee. Le terme « énochien » est en lui-même une invention récente, Dee appelant ce système la « Magie Angélique ». Une étude attentive des manuscrits montre toutefois que ces diverses « parties » sont plus étroitement liées entre elles qu’il n’y paraît.

 



[1] Susan Bassnett, “Absent Presences, Edward Kelley’s family in the writings of John Dee”, Interdisciplinary Studies in Renaissance Thought, ed. S. Clucas 2006, 285-294 (Springer).

[2] British Library MS sloane 8 (exemplaire ayant appartenu à Dee), Bodleian Library MS Bodley 908. Cf. Jim Reeds, “John Dee and the magical tables in the Book of Soyga” Interdisciplinary Studies in Renaissance Thought, ed. S. Clucas 2006, 177-204 (Springer).

[3] Liber Mysteriorum Primus, 10 Mars 1582.

[4] « [...] moi qui, fidèlement et sincèrement, ai cherché parmi les hommes, sur la terre, et aussi par la prière (souvent, et pieusement) ai cherché recours auprès de Ta Divine Majesté pour l’obtention de quelque fragment du Savoir Véritable et de la compréhension de Tes Lois et ordonnances ». Extrait d’une prière consignée dans le ms sl3191.

[5] Voir par exemple Gyorgi E. Szonyi, “John Dee and Early Modern Occult Philosophy”, Literature Compass 2004, 1, 1-12.

[6] Deborah Harkness, “The Nexus of Angeology, Eschatology, and Natural Philosophy in John Dee’s Angel Conversations and Library”, Interdisciplinary Studies in Renaissance Thought, ed. S. Clucas 2006, 275-282 (Springer).

[7] Teresa Burns, The Little book of Black Venus and the three-fold transformation of hermetic astrology, Journal of the Western Mystery Tradition, 2007, 12.

[8] 1581 marque le début du Liber Mysteriorum Primus.

[9] Il écrit par exemple dans sa préface : « Sa seule (mais grande et terrible) erreur a été de prendre des Esprits mauvais et menteurs pour des Anges de Lumière, le Diable de l’Enfer [..] pour le Dieu des Cieux ». Casaubon ne nie pas la bonne volonté de Dee ou la réalité des opérations magiques en elle-mêmes, mais plutôt la nature des entités apparues dans le cristal.

[10] Casaubon lui-même a relevé quelques erreurs en préface du livre, dues selon lui à la mauvaise écriture de Dee, et avouant également qu’étant en voyage lors de l’impression du livre, il n’a pu procéder à une relecture. Il a également réalisé une copie manuscrite de ce livre, annotée de corrections (manuscrit conservée à la Bodleian Library, D.8.14.art.). Elias Ashmole a lui aussi fait sa propre copie en ajoutant de nombreux commentaires (Bodleian Library MS 580).

[11] Les Libri Mysteriorum ont été édités par Christopher Whitby, Thèse de Doctorat, publié dans “John Dee’s Actions with Spirits” (New York: Garland, 1991), et Joseph H. Peterson, “John Dee’s Five Books of Mystery”. Weiser 2003).

[12] Cf. bibliographie à la fin pour la liste de ces manuscrits.

[13] Citation de Benjamin Rowe.

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